Marie-Pascale Huglo, professeur de littérature contemporaine à l'Université de Montréal. Auteur de Métamorphoses de l'insignifiant. Essai sur l'anecdote dans la modernité (Montréal, Balzac-le Griot, 1997), membre du comité de rédaction de la revue Protée et des Cahiers littéraires Contre-jour, elle a dirigé, avec Sarah Rocheville, l'ouvrage collectif : Raconter ? les enjeux de la voix narrative dans récit contemporain, (Paris, L'Harmattan, 2004).Comment aborder le récit contemporain ? La variété de ses structures formelles et ses jeux d'intertextualité sont désormais bien connus, mais la sensibilité perceptive inhérente aux façons de raconter demeure peu étudiée. Or, chaque récit déploie, de manière diffuse, un univers discursif et perceptif pétri d'imaginaires et de mémoires collectives qui mérite considération. Le sens s'y noue au sensible qui le fonde. D'où la nécessaire approche esthétique revendiquée par cet essai.Dans l'univers contemporain, les sens sont certes sollicités par la variété du monde, mais aussi par les cultures livresques et audio-visuelles, entre genres anciens et nouveaux médias : quelles conséquences ces nouveaux modes de perception ont-ils sur la façon de raconter ? Comment, pour nous qui la lisons, la littérature s'en trouve-t-elle transformée ?Les études critiques ici rassemblées démêlent ainsi l'intrication du sens, de la perception sensible et de la mémoire culturelle chez des écrivains aussi divers que Michel Leiris, Louis-René des Forêts, Witold Gombrowicz, Emmanuel Carrère, Jean-Philippe Toussaint, Lydie Salvayre, Antoine Volodine ou Nathalie Sarraute. Elles ouvrent la voie à une approche renouvelée de la narrativité contemporaine.Extrait du livre :Le tonDans son entrevue avec Alison Finch et David Kelley, Nathalie Sar-raute signale l'importance fondamentale qu'ont pour elle les premières pages du roman qu'elle est en train d'écrire, dont elle parle comme d'un tremplin, comme d'un socle sur lequel se tenir, mais aussi, elle y insiste, comme la note qui donne le ton :Je réfléchis longtemps, et après le début vient, et il donne le ton général du livre. Dans chacun de mes livres, je ne peux pas commencer à écrire jusqu'au bout si je n'ai pas au moins les deux premières pages entièrement finies, et qui donnent le ton général. Ces deux pages, je ne les change jamais ; il faut un tremplin sur lequel on se tient, et puis on plonge. C'est comme le «la».Paul Nizon signale un souci identique, qui travaille l'écriture :Débutant par ce stade d'une première version écrite, j'ai l'habitude de m'interrompre, d'hésiter. Il s'agit d'adopter le ton, de choisir la tonalité. Une décision grosse de conséquences, non seulement parce qu'elle décide du climat du livre, ou tout au moins de celui d'une première partie, d'un chapitre (et donc de l'état des sentiments, de l'atmosphère, etc.), mais bien parce qu'elle décide de la distance, la distance par rapport aux événements, la distance du narrateur et surtout le rôle de celui-ci. C'est vraiment la voix et la diction de ce dernier qui, avec cette première mesure, retentit. Et le ton du récit fixe le rapport au raconté [...].Avant même qu'il soit abouti, le ton est conçu globalement comme une posture à établir, une distance à régler. En ce sens, il recoupe la voix narrative qui forme une tonalité d'ensemble malgré les multiples accents qui la composent. Mais si l'écrivain pressent la justesse d'un ton à l'ancrage et à l'élan qu'il lui procure, à quoi le lecteur la repère-t-il ?Dominique Combe explique fort bien les ressorts de l'«approche immédiate» des genres et des catégories génériques, approche qui dépend toutefois d'un apprentissage et d'une pratique culturelle. À la perception des grands genres (fiction narrative, poésie, théâtre, essai) et des sous-genres se joint celle des «catégories génériques» ou «tonalités affectives», susceptibles d'investir n'importe quel texte et d'en configurer l'identité narrative. Ces tonalités relèvent d'une impression elle aussi globale. Elles permettent de rendre compte de traces génériques multiples à l'intérieur d'un genre établi, et constituent la trame inter-générique du texte. Chose intéressante, le ton peut survivre au genre, insérant du même coup, dans les inflexions tonales d'une voix, une stratification temporelle potentielle : «permanence d'un ton quand le genre qui en était porteur semble bien mort, lui : "valse mélancolique" des genres et des formes rattrapés par la persistance plus subtile, plus entêtée, plus entêtante des tons». Cette persistance tonale vaut aussi bien pour l'oral que pour l'écrit, elle traverse ces deux milieux de la parole dans l'espace fluide, transformateur et médiateur de la mémoire.
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Détails:Marie-Pascale Huglo, professeur de littérature contemporaine à l'Université de Montréal. Auteur de Métamorphoses de l'insignifiant. Essai sur l'anecdote dans la modernité (Montréal, Balzac-le Griot, 1997), membre du comité de rédaction de la revue Protée et des Cahiers littéraires Contre-jour, elle a dirigé, avec Sarah Rocheville, l'ouvrage collectif : Raconter ? les enjeux de la voix narrative dans récit contemporain, (Paris, L'Harmattan, 2004).Comment aborder le récit contemporain ? La variété de ses structures formelles et ses jeux d'intertextualité sont désormais bien connus, mais la sensibilité perceptive inhérente aux façons de raconter demeure peu étudiée. Or, chaque récit déploie, de manière diffuse, un univers discursif et perceptif pétri d'imaginaires et de mémoires collectives qui mérite considération. Le sens s'y noue au sensible qui le fonde. D'où la nécessaire approche esthétique revendiquée par cet essai.Dans l'univers contemporain, les sens sont certes sollicités par la variété du monde, mais aussi par les cultures livresques et audio-visuelles, entre genres anciens et nouveaux médias : quelles conséquences ces nouveaux modes de perception ont-ils sur la façon de raconter ? Comment, pour nous qui la lisons, la littérature s'en trouve-t-elle transformée ?Les études critiques ici rassemblées démêlent ainsi l'intrication du sens, de la perception sensible et de la mémoire culturelle chez des écrivains aussi divers que Michel Leiris, Louis-René des Forêts, Witold Gombrowicz, Emmanuel Carrère, Jean-Philippe Toussaint, Lydie Salvayre, Antoine Volodine ou Nathalie Sarraute. Elles ouvrent la voie à une approche renouvelée de la narrativité contemporaine.Extrait du livre :Le tonDans son entrevue avec Alison Finch et David Kelley, Nathalie Sar-raute signale l'importance fondamentale qu'ont pour elle les premières pages du roman qu'elle est en train d'écrire, dont elle parle comme d'un tremplin, comme d'un socle sur lequel se tenir, mais aussi, elle y insiste, comme la note qui donne le ton :Je réfléchis longtemps, et après le début vient, et il donne le ton général du livre. Dans chacun de mes livres, je ne peux pas commencer à écrire jusqu'au bout si je n'ai pas au moins les deux premières pages entièrement finies, et qui donnent le ton général. Ces deux pages, je ne les change jamais ; il faut un tremplin sur lequel on se tient, et puis on plonge. C'est comme le «la».Paul Nizon signale un souci identique, qui travaille l'écriture :Débutant par ce stade d'une première version écrite, j'ai l'habitude de m'interrompre, d'hésiter. Il s'agit d'adopter le ton, de choisir la tonalité. Une décision grosse de conséquences, non seulement parce qu'elle décide du climat du livre, ou tout au moins de celui d'une première partie, d'un chapitre (et donc de l'état des sentiments, de l'atmosphère, etc.), mais bien parce qu'elle décide de la distance, la distance par rapport aux événements, la distance du narrateur et surtout le rôle de celui-ci. C'est vraiment la voix et la diction de ce dernier qui, avec cette première mesure, retentit. Et le ton du récit fixe le rapport au raconté [...].Avant même qu'il soit abouti, le ton est conçu globalement comme une posture à établir, une distance à régler. En ce sens, il recoupe la voix narrative qui forme une tonalité d'ensemble malgré les multiples accents qui la composent. Mais si l'écrivain pressent la justesse d'un ton à l'ancrage et à l'élan qu'il lui procure, à quoi le lecteur la repère-t-il ?Dominique Combe explique fort bien les ressorts de l'«approche immédiate» des genres et des catégories génériques, approche qui dépend toutefois d'un apprentissage et d'une pratique culturelle. À la perception des grands genres (fiction narrative, poésie, théâtre, essai) et des sous-genres se joint celle des «catégories génériques» ou «tonalités affectives», susceptibles d'investir n'importe quel texte et d'en configurer l'identité narrative. Ces tonalités relèvent d'une impression elle aussi globale. Elles permettent de rendre compte de traces génériques multiples à l'intérieur d'un genre établi, et constituent la trame inter-générique du texte. Chose intéressante, le ton peut survivre au genre, insérant du même coup, dans les inflexions tonales d'une voix, une stratification temporelle potentielle : «permanence d'un ton quand le genre qui en était porteur semble bien mort, lui : "valse mélancolique" des genres et des formes rattrapés par la persistance plus subtile, plus entêtée, plus entêtante des tons». Cette persistance tonale vaut aussi bien pour l'oral que pour l'écrit, elle traverse ces deux milieux de la parole dans l'espace fluide, transformateur et médiateur de la mémoire.
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Marie-Pascale Huglo, professeur de littérature contemporaine à l'Université de Montréal. Auteur de Métamorphoses de l'insignifiant. Essai sur l'anecdote dans la modernité (Montréal, Balzac-le Griot, 1997), membre du comité de rédaction de la revue Protée et des Cahiers littéraires Contre-jour, elle a dirigé, avec Sarah Rocheville, l'ouvrage collectif : Raconter ? les enjeux de la voix narrative dans récit contemporain, (Paris, L'Harmattan, 2004).Comment aborder le récit contemporain ? La variété de ses structures formelles et ses jeux d'intertextualité sont désormais bien connus, mais la sensibilité perceptive inhérente aux façons de raconter demeure peu étudiée. Or, chaque récit déploie, de manière diffuse, un univers discursif et perceptif pétri d'imaginaires et de mémoires collectives qui mérite considération. Le sens s'y noue au sensible qui le fonde. D'où la nécessaire approche esthétique revendiquée par cet essai.Dans l'univers contemporain, les sens sont certes sollicités par la variété du monde, mais aussi par les cultures livresques et audio-visuelles, entre genres anciens et nouveaux médias : quelles conséquences ces nouveaux modes de perception ont-ils sur la façon de raconter ? Comment, pour nous qui la lisons, la littérature s'en trouve-t-elle transformée ?Les études critiques ici rassemblées démêlent ainsi l'intrication du sens, de la perception sensible et de la mémoire culturelle chez des écrivains aussi divers que Michel Leiris, Louis-René des Forêts, Witold Gombrowicz, Emmanuel Carrère, Jean-Philippe Toussaint, Lydie Salvayre, Antoine Volodine ou Nathalie Sarraute. Elles ouvrent la voie à une approche renouvelée de la narrativité contemporaine.Extrait du livre :Le tonDans son entrevue avec Alison Finch et David Kelley, Nathalie Sar-raute signale l'importance fondamentale qu'ont pour elle les premières pages du roman qu'elle est en train d'écrire, dont elle parle comme d'un tremplin, comme d'un socle sur lequel se tenir, mais aussi, elle y insiste, comme la note qui donne le ton :Je réfléchis longtemps, et après le début vient, et il donne le ton général du livre. Dans chacun de mes livres, je ne peux pas commencer à écrire jusqu'au bout si je n'ai pas au moins les deux premières pages entièrement finies, et qui donnent le ton général. Ces deux pages, je ne les change jamais ; il faut un tremplin sur lequel on se tient, et puis on plonge. C'est comme le «la».Paul Nizon signale un souci identique, qui travaille l'écriture :Débutant par ce stade d'une première version écrite, j'ai l'habitude de m'interrompre, d'hésiter. Il s'agit d'adopter le ton, de choisir la tonalité. Une décision grosse de conséquences, non seulement parce qu'elle décide du climat du livre, ou tout au moins de celui d'une première partie, d'un chapitre (et donc de l'état des sentiments, de l'atmosphère, etc.), mais bien parce qu'elle décide de la distance, la distance par rapport aux événements, la distance du narrateur et surtout le rôle de celui-ci. C'est vraiment la voix et la diction de ce dernier qui, avec cette première mesure, retentit. Et le ton du récit fixe le rapport au raconté [...].Avant même qu'il soit abouti, le ton est conçu globalement comme une posture à établir, une distance à régler. En ce sens, il recoupe la voix narrative qui forme une tonalité d'ensemble malgré les multiples accents qui la composent. Mais si l'écrivain pressent la justesse d'un ton à l'ancrage et à l'élan qu'il lui procure, à quoi le lecteur la repère-t-il ?Dominique Combe explique fort bien les ressorts de l'«approche immédiate» des genres et des catégories génériques, approche qui dépend toutefois d'un apprentissage et d'une pratique culturelle. À la perception des grands genres (fiction narrative, poésie, théâtre, essai) et des sous-genres se joint celle des «catégories génériques» ou «tonalités affectives», susceptibles d'investir n'importe quel texte et d'en configurer l'identité narrative. Ces tonalités relèvent d'une impression elle aussi globale. Elles permettent de rendre compte de traces génériques multiples à l'intérieur d'un genre établi, et constituent la trame inter-générique du texte. Chose intéressante, le ton peut survivre au genre, insérant du même coup, dans les inflexions tonales d'une voix, une stratification temporelle potentielle : «permanence d'un ton quand le genre qui en était porteur semble bien mort, lui : "valse mélancolique" des genres et des formes rattrapés par la persistance plus subtile, plus entêtée, plus entêtante des tons». Cette persistance tonale vaut aussi bien pour l'oral que pour l'écrit, elle traverse ces deux milieux de la parole dans l'espace fluide, transformateur et médiateur de la mémoire.
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