



Les perspectives féministes connaissent depuis une vingtaine d'années un développement considérable dans le champ académique anglo-saxon. Si les analyses en termes de genre sont désormais connues du public français, l'idée de care - mot habituellement traduit par soin, attention, sollicitude - n'a pas trouvé un accueil aussi évident. Les publications américaines sur l'éthique du care et ses rapports avec l'éthique de la justice ayant été comparées, non sans quelque sarcasme, à une véritable industrie, l'indifférence des milieux académiques et des féminismes français vis-à-vis d'un mouvement intellectuellement aussi important est étrange. Le moment semble donc venu de présenter l'éthique du care, et de mettre en évidence les raisons d'une telle résistance. C'est bien la dimension provocatrice de l'idée même d'une éthique du care qui la rend difficilement assimilable, et vulnérable. En réintégrant dans le champ des activités sociales significatives des pans entiers de l'activité humaine négligés par la théorie sociale et morale, ces approches ébranlent la partition entre des registres habituellement disjoints. Les questions triviales posées par le care -qui s'occupe de quoi, comment ? -font appel à une anthropologie différente comprenant dans un même mouvement la vulnérabilité, la sensibilité, la dépendance. Elles mettent en cause l'universalité de la conception libérale de la justice, installée en position dominante dans le champ de la réflexion politique et morale, et transforment la nature même du questionnement moral.Extrait du livre :La difficulté de traduire care est également indissociable de la complexité du vocabulaire de l'activité pratique prenant en charge les dimensions de proximité, de singularité et d'engagement personnel constitutives de la relation de care (Friedman, 2000), et, plus généralement, de tout un réseau de termes (matter, significance, count) qui renvoient à l'attention aux autres, au fait que d'autres «importent» et comptent. Se pose ici la question d'un vocabulaire -théorique - du feeling en général : de la sensibilité morale, au sens d'une sensitivité perceptive et active. Une telle problématique se différencie, on pourra le constater, de celles des émotions, de leur validité et définition, comme de la relation raison/émotion, auxquelles «Raisons pratiques» (1995) avait consacré un volume pionnier il y a dix ans. Devant la prolifération, depuis, des théorisations de l'émotion, pour la plupart orientées, comme y invitait le volume, vers des définitions générales de l'émotion, la recherche de critères universels pour la pertinence, la mesure, voire l'évaluation des émotions..., nous avons préféré renoncer à une réflexion générique et générale sur l'émotion pour nous recentrer sur des notions plus ordinaires : le sentiment, l'amour, l'affection, l'attention..., bref le care.Pour toutes ces raisons et d'autres qui deviendront compréhensibles au fil de la lecture de ce volume, nous avons choisi de ne pas traduire care par sollicitude, terme sous lequel l'idée a fait ses premières apparitions en France (dans la traduction du livre de Gilligan, et le dossier du Magazine littéraire de 1998 sur la philosophie morale, où l'on trouvait une première présentation fort claire par Véronique Munoz-Dardé de la problématique care/justice). Cela ne veut pas dire que la sollicitude n'est pas une dimension importante de cette perspective. Dans «sollicitude», il est certes possible de voir la dimension relationnelle d'une sensibilité qui identifie comme telles les sollicitations, et leur attribue une égale considération. Mais les connotations associées aux usages de ce terme français, ou de celui de «soin», plus neutre à première vue, risquent de rabattre considérablement l'idée du care soit sur une espèce de sentimentalisme mou, soit sur une version médicalisée de l'attention. Ce qui paraît insuffisant pour identifier une perspective visant à désencastrer l'attention aux autres des marges étroites dans lesquelles l'ont reléguée les traditions majoritaires de pensée morale et politique.Une telle perspective, que nous présentons ici, s'attache à défaire l'évidence d'un care qui serait réservé aux plus démunis, aux malades, aux handicapés ou aux personnes âgées dépendantes.Extrait de la présentation
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Détails:Les perspectives féministes connaissent depuis une vingtaine d'années un développement considérable dans le champ académique anglo-saxon. Si les analyses en termes de genre sont désormais connues du public français, l'idée de care - mot habituellement traduit par soin, attention, sollicitude - n'a pas trouvé un accueil aussi évident. Les publications américaines sur l'éthique du care et ses rapports avec l'éthique de la justice ayant été comparées, non sans quelque sarcasme, à une véritable industrie, l'indifférence des milieux académiques et des féminismes français vis-à-vis d'un mouvement intellectuellement aussi important est étrange. Le moment semble donc venu de présenter l'éthique du care, et de mettre en évidence les raisons d'une telle résistance. C'est bien la dimension provocatrice de l'idée même d'une éthique du care qui la rend difficilement assimilable, et vulnérable. En réintégrant dans le champ des activités sociales significatives des pans entiers de l'activité humaine négligés par la théorie sociale et morale, ces approches ébranlent la partition entre des registres habituellement disjoints. Les questions triviales posées par le care -qui s'occupe de quoi, comment ? -font appel à une anthropologie différente comprenant dans un même mouvement la vulnérabilité, la sensibilité, la dépendance. Elles mettent en cause l'universalité de la conception libérale de la justice, installée en position dominante dans le champ de la réflexion politique et morale, et transforment la nature même du questionnement moral.Extrait du livre :La difficulté de traduire care est également indissociable de la complexité du vocabulaire de l'activité pratique prenant en charge les dimensions de proximité, de singularité et d'engagement personnel constitutives de la relation de care (Friedman, 2000), et, plus généralement, de tout un réseau de termes (matter, significance, count) qui renvoient à l'attention aux autres, au fait que d'autres «importent» et comptent. Se pose ici la question d'un vocabulaire -théorique - du feeling en général : de la sensibilité morale, au sens d'une sensitivité perceptive et active. Une telle problématique se différencie, on pourra le constater, de celles des émotions, de leur validité et définition, comme de la relation raison/émotion, auxquelles «Raisons pratiques» (1995) avait consacré un volume pionnier il y a dix ans. Devant la prolifération, depuis, des théorisations de l'émotion, pour la plupart orientées, comme y invitait le volume, vers des définitions générales de l'émotion, la recherche de critères universels pour la pertinence, la mesure, voire l'évaluation des émotions..., nous avons préféré renoncer à une réflexion générique et générale sur l'émotion pour nous recentrer sur des notions plus ordinaires : le sentiment, l'amour, l'affection, l'attention..., bref le care.Pour toutes ces raisons et d'autres qui deviendront compréhensibles au fil de la lecture de ce volume, nous avons choisi de ne pas traduire care par sollicitude, terme sous lequel l'idée a fait ses premières apparitions en France (dans la traduction du livre de Gilligan, et le dossier du Magazine littéraire de 1998 sur la philosophie morale, où l'on trouvait une première présentation fort claire par Véronique Munoz-Dardé de la problématique care/justice). Cela ne veut pas dire que la sollicitude n'est pas une dimension importante de cette perspective. Dans «sollicitude», il est certes possible de voir la dimension relationnelle d'une sensibilité qui identifie comme telles les sollicitations, et leur attribue une égale considération. Mais les connotations associées aux usages de ce terme français, ou de celui de «soin», plus neutre à première vue, risquent de rabattre considérablement l'idée du care soit sur une espèce de sentimentalisme mou, soit sur une version médicalisée de l'attention. Ce qui paraît insuffisant pour identifier une perspective visant à désencastrer l'attention aux autres des marges étroites dans lesquelles l'ont reléguée les traditions majoritaires de pensée morale et politique.Une telle perspective, que nous présentons ici, s'attache à défaire l'évidence d'un care qui serait réservé aux plus démunis, aux malades, aux handicapés ou aux personnes âgées dépendantes.Extrait de la présentation
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Les perspectives féministes connaissent depuis une vingtaine d'années un développement considérable dans le champ académique anglo-saxon. Si les analyses en termes de genre sont désormais connues du public français, l'idée de care - mot habituellement traduit par soin, attention, sollicitude - n'a pas trouvé un accueil aussi évident. Les publications américaines sur l'éthique du care et ses rapports avec l'éthique de la justice ayant été comparées, non sans quelque sarcasme, à une véritable industrie, l'indifférence des milieux académiques et des féminismes français vis-à-vis d'un mouvement intellectuellement aussi important est étrange. Le moment semble donc venu de présenter l'éthique du care, et de mettre en évidence les raisons d'une telle résistance. C'est bien la dimension provocatrice de l'idée même d'une éthique du care qui la rend difficilement assimilable, et vulnérable. En réintégrant dans le champ des activités sociales significatives des pans entiers de l'activité humaine négligés par la théorie sociale et morale, ces approches ébranlent la partition entre des registres habituellement disjoints. Les questions triviales posées par le care -qui s'occupe de quoi, comment ? -font appel à une anthropologie différente comprenant dans un même mouvement la vulnérabilité, la sensibilité, la dépendance. Elles mettent en cause l'universalité de la conception libérale de la justice, installée en position dominante dans le champ de la réflexion politique et morale, et transforment la nature même du questionnement moral.Extrait du livre :La difficulté de traduire care est également indissociable de la complexité du vocabulaire de l'activité pratique prenant en charge les dimensions de proximité, de singularité et d'engagement personnel constitutives de la relation de care (Friedman, 2000), et, plus généralement, de tout un réseau de termes (matter, significance, count) qui renvoient à l'attention aux autres, au fait que d'autres «importent» et comptent. Se pose ici la question d'un vocabulaire -théorique - du feeling en général : de la sensibilité morale, au sens d'une sensitivité perceptive et active. Une telle problématique se différencie, on pourra le constater, de celles des émotions, de leur validité et définition, comme de la relation raison/émotion, auxquelles «Raisons pratiques» (1995) avait consacré un volume pionnier il y a dix ans. Devant la prolifération, depuis, des théorisations de l'émotion, pour la plupart orientées, comme y invitait le volume, vers des définitions générales de l'émotion, la recherche de critères universels pour la pertinence, la mesure, voire l'évaluation des émotions..., nous avons préféré renoncer à une réflexion générique et générale sur l'émotion pour nous recentrer sur des notions plus ordinaires : le sentiment, l'amour, l'affection, l'attention..., bref le care.Pour toutes ces raisons et d'autres qui deviendront compréhensibles au fil de la lecture de ce volume, nous avons choisi de ne pas traduire care par sollicitude, terme sous lequel l'idée a fait ses premières apparitions en France (dans la traduction du livre de Gilligan, et le dossier du Magazine littéraire de 1998 sur la philosophie morale, où l'on trouvait une première présentation fort claire par Véronique Munoz-Dardé de la problématique care/justice). Cela ne veut pas dire que la sollicitude n'est pas une dimension importante de cette perspective. Dans «sollicitude», il est certes possible de voir la dimension relationnelle d'une sensibilité qui identifie comme telles les sollicitations, et leur attribue une égale considération. Mais les connotations associées aux usages de ce terme français, ou de celui de «soin», plus neutre à première vue, risquent de rabattre considérablement l'idée du care soit sur une espèce de sentimentalisme mou, soit sur une version médicalisée de l'attention. Ce qui paraît insuffisant pour identifier une perspective visant à désencastrer l'attention aux autres des marges étroites dans lesquelles l'ont reléguée les traditions majoritaires de pensée morale et politique.Une telle perspective, que nous présentons ici, s'attache à défaire l'évidence d'un care qui serait réservé aux plus démunis, aux malades, aux handicapés ou aux personnes âgées dépendantes.Extrait de la présentation
Général | |
|---|---|
Couleur | claire |
Matériau | érable |
Marque | Ecole Des Hautes Etudes En Sciences Sociales |
Taille | 1 |
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